Collaborer à l’ère digitale : redonner une forme vivante au travail

Oct 26, 2025

On n’a jamais eu autant d’outils pour “travailler ensemble”. Et pourtant, on n’a jamais eu autant de mal à vraiment collaborer. Les réunions s’enchaînent, les messages s’empilent, les plateformes s’accumulent… Et malgré tout ça, le collectif s’essouffle. Alors que veut dire collaborer, aujourd’hui, dans un monde saturé d’écrans, d’IA et de notifications ? Peut-être qu’il faut repartir du début.

Collaborer, ce n’est pas juste travailler à plusieurs

Pendant longtemps, collaborer voulait dire : faire ensemble. Mais à l’ère digitale, ce “ensemble” s’est déplacé. On se voit moins, on se parle par messages, on partage des fichiers, on réagit à des emojis. Le lien existe encore, mais il est plus fragile, plus diffus.

Collaborer, aujourd’hui, c’est retrouver ce lien, pas dans la convivialité superficielle, mais dans le sens qu’on donne à nos échanges. Le sociologue George Herbert Mead expliquait déjà, au début du XXe siècle, que le soi et la société se construisent à travers les interactions symboliques. Autrement dit, nous devenons nous-mêmes à travers les relations que nous entretenons.

Collaborer, c’est donc d’abord se comprendre.

 
Collaborer, c’est faire dialoguer trois couches du travail

Quand on regarde de près, la collaboration repose sur trois dynamiques qui s’entremêlent :

  • L’information : ce qu’on sait, ce qu’on partage, ce qu’on documente.
  • La communication : la manière dont on se parle, dont on écoute, dont on ajuste.
  • La collaboration : la mise en mouvement, l’action collective.

Ces trois dimensions devraient s’enchaîner naturellement. Mais dans la réalité, elles sont souvent décalées ou isolées : l’information reste bloquée, la communication sature, la collaboration s’essouffle. Le philosophe Charles S. Peirce rappelait que la vérité ne se découvre pas seul, mais qu’elle se construit dans une communauté d’enquête.

Collaborer, c’est justement cela : chercher ensemble comment avancer, plutôt que se contenter de se répartir les tâches.

Collaborer avec les machines sans se perdre

Nos outils numériques ne sont plus neutres. Ils organisent nos journées, nos priorités, nos façons d’être ensemble. Ils découpent le temps, hiérarchisent les messages, trient les idées.

  

La philosophe Donna Haraway parle de “devenir-avec” : nous co-évoluons avec nos technologies, nos collègues et nos idées.

Dans ce monde d’interfaces hybrides, le message devient un organisme vivant : il s’adapte, se relie, résonne.



Ainsi, le travail collaboratif n’est pas un protocole, c’est un écosystème vivant, un réseau d’interactions où l’humain, le numérique et le sens cohabitent. Le défi est de pouvoir collaborer à l’ère digitale tout en restant humain au milieu des systèmes. C’est faire en sorte que les outils amplifient la relation au lieu de l’appauvrir. On ne travaille pas malgré le digital. On travaille avec lui, à condition de lui redonner du sens.

 
Collaborer, c’est concevoir des espaces vivants

Pour que la collaboration fonctionne, il faut des dispositifs qui la rendent visible, vivante et tangible. Pas seulement des outils, mais de vrais écosystèmes hybrides où l’information, la communication et l’action se nourrissent mutuellement. C’est ce que j’appelle la communication collaborative augmentée : une manière de concevoir la communication comme une structure de travail, pas comme une couche de diffusion.

Dans cette approche, la communication devient le système nerveux du collectif : elle fait circuler le sens, elle relie les acteurs et synchronise les actions. Elle donne au travail sa forme, son rythme et sa cohérence.

Ces dispositifs s’appliquent à quatre grands domaines :

1. En communication : faire de la communication un levier de travail collectif

La communication collaborative n’est pas une “bonne pratique” : c’est une manière de travailler ensemble. Elle structure la façon dont les informations circulent, se comprennent et se transforment en action. Concrètement, elle prend vie à travers des formes participatives :

  • la contribution active des équipes à la production et à la diffusion des contenus ;
  • la mise en commun des savoirs : retours d’expérience, knowledge sharing ;
  • des ateliers, cercles d’échanges ou communautés de pratiques où l’on apprend les uns des autres.

Ces dispositifs ne servent pas seulement à communiquer : ils créent les conditions du travail collectif.  La parole circule, les savoirs se transmettent, et le collectif devient producteur de sens.

Les bénéfices : une communication incarnée, vivante et co-produite — un moteur du travail collaboratif, pas un simple canal d’information.


 
2. En stratégie : transformer la vision en conversation

La stratégie n’a de valeur que si elle est partagée, incarnée et ajustée dans la durée. À l’ère digitale, elle ne se définit plus dans un document figé, mais se construit et s’affine en continu au fil des interactions, des flux d’information et des dispositifs collaboratifs.

Trois leviers essentiels :

  • Faire de la vision un terrain d’échange : la stratégie devient un espace d’appropriation collective. Les équipes contribuent à la feuille de route, la questionnent, la précisent. On passe de “on nous impose une stratégie” à "nous co-élaborons la trajectoire".


  • Piloter par conversation et pilotage visuel : les tableaux de bord, espaces partagés et feedbacks réguliers permettent d’ajuster la direction à la réalité du terrain. La stratégie devient une conversation vivante, alimentée par le quotidien et les apprentissages collectifs.


  • Aligner l’action, les ressources et la collaboration : les ateliers de priorisation, les communautés transverses et les boucles de suivi rendent la stratégie concrète. Elle s’incarne dans le travail, au lieu de rester conceptuelle.


Ce passage de la stratégie "décrétée" à la stratégie "co-construite" correspond à l’esprit de l’open strategy : plus de transparence, plus d’acteurs impliqués, plus de dynamique. Résultat : une stratégie vivante, pilotable et partagée, qui ne se contente plus d’être un plan mais devient un moteur d’action collective.


 
3. En management : cultiver la confiance et la parole

Collaborer, c’est aussi apprendre à manager autrement : non plus par le contrôle, mais par la confiance et la circulation du sens.

Dans un environnement hybride et digital, le rôle du manager n’est plus seulement de coordonner, mais de tenir l’espace collectif : donner du cadre, du rythme, et de l’écoute.

Le management collaboratif repose sur trois gestes clés :

  • Rendre visible le travail collectif : clarifier les contributions, valoriser les apprentissages, partager les réussites.
  • Faire circuler la parole : créer des temps où chacun peut exprimer un point de vue, proposer, questionner.
  • Accompagner les ajustements : faciliter les boucles de feedback, accueillir les désaccords comme des leviers d’évolution.

Les managers deviennent ainsi des facilitateurs de collaboration, garants d’un climat de confiance où les outils numériques soutiennent la relation plutôt qu’ils ne la filtrent.

Résultat : un management plus horizontal, plus attentif aux interactions, qui favorise l’autonomie tout en maintenant la cohésion.

 
4. En processus : remettre les humains dans les flux

Les organisations débordent d’outils, mais souvent sans logique d’ensemble. Cartographier les interactions, relier les espaces, clarifier qui fait quoi et pourquoi. Le chercheur Manuel Zacklad parle de transactions coopératives pour décrire ce travail de coordination fine entre les humains, les outils et les situations.

Collaborer, à l’ère digitale, c’est justement cela : maintenir des cadres vivants où l’on s’accorde en permanence sur le sens, les priorités et les actions à mener ensemble. D’où l’importance de concevoir des dispositifs numériques pensés pour la coopération, pas pour la simple transmission.

Résultat : des processus plus simples, plus alignés et plus humains.

Collaborer, c’est apprendre à s’ajuster

Collaborer, ce n’est pas être d’accord sur tout. C’est s’ajuster ensemble, dans le mouvement. Gregory Bateson parlait de toute interaction vivante comme d’une boucle d’ajustement : une dynamique où la relation devient le lieu même de l’apprentissage.

De son côté, Bruno Latour dans Changer de société, refaire de la sociologie (2006) montrait que les humains, les outils et les messages forment un même réseau d’acteurs : un assemblage vivant où la performance dépend de la qualité des liens entre eux. 

Collaborer à l’ère digitale, ce n’est plus “travailler ensemble”. C’est tisser du sens commun dans un monde d’interfaces. C’est transformer la communication en action collective. C’est habiter nos outils plutôt que les subir. C’est redonner une forme vivante au travail hybride.

 
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